entretien avec Philippe Duclos - L'Agapante & Cie

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Entretien avec Philippe Duclos

Comédien et Professeur d'Art Dramatique



Quel cours as-tu suivi pour ta formation de comédien?
C'était le cours Florent, déjà, à l'époque!(Je ne suis pas un jeune homme, j'ai plus de cinquante ans) Florent était un jeune prof... Nous étions quinze, vingt élèves. Ce sont des amis qui m'ont envoyé là : Huster et Yves Lemoign' – un copain de lycée. Le bonhomme était marrant, sympathique. C'était un cours plus libéral que d'autres à l'époque et qui avait un côté un peu "déboutonné". Une espèce de jovialité, de liberté, d'absence de complexes qui m'avaient séduit. Dans ces années-là, à part quelques rares cours privés (Florent, Périmony...), il n'y avait que le Conservatoire et la rue Blanche. Il n'y avait pas tous ces stages, ces écoles ou les ateliers atypiques, comme ceux que j'anime aujourd'hui... Il y avait tout de même le cours Balachova, qui se démarquait un peu. Un peu intello, un peu bizarre. Mais je n'y suis pas allé.

Tu étais un tout jeune homme quand tu es rentré au cours Florent?
Pas tellement : j'avais vingt et un an., ce qui n'est pas très tôt par rapport aux débutants d'aujourd'hui. J'avais traîné à la fac puis fait une année de conservatoire municipal à Issy les Moulineaux. L'enseignement y était assez conventionnel, académique... Enfin, c'était un premier passage. Et puis encore avant : du théâtre au lycée, pendant deux ans avec un prof d'anglais qui animait la troupe théâtrale du Lycée Michelet à Vanves.

Pendant combien de temps as-tu suivi le cours Florent?
Pendant deux ou trois ans. Je peux pas dire que je n'ai rien appris, ce serait mentir, mais mes vraies classes ont été les premiers spectacles qui m'ont bouleversé : LA DISPUTE de Marivaux, monté par Chéreau et le premier spectacle de Vitez que j'ai vu. Cela m'a montré tout ce que l'on pouvait faire au théâtre. Puis mes premières années de travail avec Mesguich, qui était à l'époque élève de Vitez. Tout le courant théâtral de ces années-là, les années soixante-dix étaient très riches en recherches formelles et aussi très politisées. J'ai vécu soixante-huit après soixante-huit par le théâtre, de plein fouet. En travaillant avec Mesguich, il y a eu une vraie découverte, une richesse qui venaient, je l'ai compris après, à la fois de son génie propre, mais qui passait par Vitez, dont je n'ai pas été l'élève, mais un peu tout de même par ce travail avec Mesguich.

Comment as-tu rencontré Daniel Mesguich?
Au cours Florent! Les cours servent à ça aussi, je crois, à se rencontrer... À rencontrer les gens de sa génération avec qui on travaillera ou pas. Pour cela, le cours a été très riche. Pour donner un exemple, j'ai donné la réplique à Adjani à son concours d'entrée au Conservatoire, qui était aussi élève chez Florent...

Et toi, tu as présenté le Conservatoire?
Deux fois. Je l'ai raté. Ça m'a beaucoup affecté. J'y pense toujours!

Tu as vécu une aventure théâtrale assez longue avec Mesguich?
Oui. C'était vraiment un travail de troupe. Au début, on avait trois francs six sous, pas de subvention, on ne gagnait rien, mais on faisait beaucoup de spectacles! Pour se former, travailler dans une troupe c'est une chance. Cela permet de progresser, de se forger une identité, un langage aussi. J'ai commencé à me sentir acteur au bout d'une dizaine d'années. Je crois qu'il faut cela pour acquérir suffisamment de maîtrise et pour pouvoir s'en libérer, pour se sentir libre de ses mouvements, pour se sentir créatif. Il m'a fallu ce temps-là pour être, non pas "à l'aise", ce n'est pas le terme qui convient exactement (il y a toujours une difficulté dans l'acte de créer), mais disons pour me sentir respirer.

Pourquoi et comment as-tu décidé d'enseigner?
À quarante ans j'avais en quelque sorte achevé ma conquête sociale : le fait d'être acteur, de travailler, et une certaine conquête personnelle aussi : être maître de mes moyens dans mon travail... Tout cela était "acquis" (une bonne dizaine d'années, pour moi). Ensuite je me suis posé crucialement la question : "mais, qu'est-ce que je vais faire, maintenant?!" Je crois qu'il y a un temps pour tout. Un temps où l'on peut faire dix spectacles pas payés, c'est pas grave, parce que ce n'est pas cela qui est important. Ce qui est important c'est se prouver à soi-même et au monde qu'on est un acteur et qu'on existe. Mais à partir du moment où cela est fait, se pose la question d'une espèce de passivité dans laquelle on est. Être acteur, c'est aussi cela! Je me suis dit : "est-ce que je vais passer mon temps à attendre? À attendre le bon vouloir de tel metteur en scène ou de tel réalisateur, etc?" Enfin je crois qu'il y avait aussi la volonté de continuer à apprendre, de s'agrandir. De se sentir plus large.

Pratiquement, comment cela s'est-il passé?
Cela s'est fait en deux temps. Premier temps, j'avais un ami qui est mort qui s'appelait Gérald Robard, un très grand acteur, qui m'a demandé de le remplacer dans son cours qu'il animait avec Aurélien Recoing. Je l'ai fait pendant un ou deux mois. Mais je ne me sentais pas vraiment prêt à l'époque. Je n'ai pas eu envie de continuer. Et puis deux ou trois ans après, Madeleine Marion, qui avait animé des ateliers dans l'école d'Antoine Vitez, puis avait continué son activité pédagogique, devait se faire remplacer, car elle partait en tournée. Ce sont les élèves, entre eux, qui ont fait appel à moi. Ce qui m'a étonné (agréablement). Je me suis dit "tiens, cela veux donc dire que je représente, en tant qu'acteur, un petit peu quelque chose pour eux". J'ai donc remplacé Madeleine Marion pendant un mois. Cela a été dur au début, mais cela s'est bien passé. C'était il y a quinze ans et je n'ai pas arrêté.

Qu'est-ce qui t'a semblé difficile?
C'est tout simplement se dire :"de quel droit puis-je ainsi parler devant des gens qui m'écoutent, moi, qui serais dépositaire d'une parole intéressante..." C'était déjà une violence, pour moi... Bien sûr, je savais beaucoup de choses, cela faisait quinze ans que j'étais acteur... Mais tant que l'on a pas commencé à parler, on ne sait pas ce qu'on sait. Et l'épreuve même qui consiste à parler devant les autres est considérable et décisive. Je dirais même que c'est une épreuve de paternité. Ce n'est pas un hasard pour moi si cela s'est fait alors que j'avais un enfant. C'est réellement se mettre à la place, symbolique, du père; c'est-à-dire accepter ce partage des rôles, accepter que l'on a quelque chose à transmettre (tout en sachant qu'on ne sait pas très bien ce que l'on transmet...), en accepter la place symbolique. Cela m'a transformé. Cela m'a donné tout simplement une parole que je n'avais pas, cela m'a obligé à faire une réflexion que je n'avais jamais menée et que je continue de mener aujourd'hui. Avec beaucoup plus de sérénité maintenant (encore que...!) Oui, donner des cours, c'est pour moi l'une des choses les plus importantes de ma vie.

Quels sont les publics auxquels tu t'adresses?
J'ai deux sortes de public. Principalement des jeunes professionnels, des gens qui se destinent au métier d'acteur (et qui le seront ou pas...). Ils ont entre 17/18 ans et 25 ans, ont déjà suivi des cours et désirent continuer d'apprendre dans un atelier un petit peu plus atypique. L'enseignement, même aujourd'hui, reste encore un peu conventionnel dans les cours d'art dramatique parisiens. L'autre public, ce sont les scolaires. J'ai été sollicité par un ami, Yves Steinmetz pour faire des cours dans les lycées pour la préparation du bac (option théâtre). J'ai commencé à donner des cours dès le début de la mise en place de ces filières d'enseignement, au lycée Lamartine. C'était un grand chantier à l'époque et j'ai fait partie des commissions qui travaillaient sur l'orientation, sur la définition même de cet enseignement là, parce qu'il y avait tout à faire. Et il y avait surtout pour moi et Yves qui étions tenants des textes et du répertoire, fort à faire. Car ce qui prédominait c'était les improvisations, les exercices et même, un esprit post-soixante-huitard du genre : "pas de programme". Alors que nous, nous pensions le contraire, nous avions une démarche plus artistique. Comme on dit : "L'art naît des contraintes et meurt des libertés" (je ne sais plus qui dit cela). Faire un spectacle c'est aussi poser des limites, poser des règles, sinon on ne construit rien, on ne fait rien, on ne crée rien. On pensait donc que cela était bien pour les élèves qu'il y ait un programme, des pièces à travailler. Que ce ne soit une espèce de no man's land informe dans lequel on ne ferait que des exercices et des improvisations.

Tu es très attaché aux textes... Tu ne t'intéresses pas du tout aux exercices et improvisations?
Ce n'est pas que cela ne m'intéresse pas mais dans ma vie la découverte des textes et des livres est quelque chose de fondamental, de salvateur. C'est ce qui m'a mis au monde. Il faut dire aussi que dans le cursus que j'ai suivi (au cours Florent ou après), on ne faisait quasiment pas d'impros ou d'exercices. On travaillait des textes. (Vitez faisait, lui, beaucoup d'exercices, mais je n'ai pas travaillé avec lui) Toutes les questions qui s'agitent, ce pourquoi on fait des exercices : qu'est-ce qu'un espace au théâtre? qu'entend-on par corps? Qu'est-ce que regarder, qu'écouter, se déplacer sur scène?, etc., toutes ces choses-là étaient travaillées avec le support du texte. Dans l'improvisation, il me semble que le but est de rendre le comédien très disponible à tout ce qui peut se passer sur la scène et en lui-même. Et aussi face à tous les imprévus qui font le théâtre : l'invention du partenaire, l'arrivée du texte, la réflexion du metteur en scène... Tous ces hasards qui sont créatifs. Cette disponibilité, on en était conscient. D'où le travail très Vitezien : pas de travail à la table, inclure le hasard dans le processus créatif, pas de dramaturgie préalable (pas de concertation préalable qui fixerait trop à l'avance les bornes de la mise en scène, pour laisser ouvert le champ libre de la créativité). Tout cela allait dans le sens de ces pratiques d'exercices. Mais nous le vivions avec les textes. Si j'avais rencontré Peter Brook ou Mnouchkine, j'aurais bien sûr été dans une autre pratique.

Y a-t-il une différence d'enseignement entre les jeunes professionnels et les lycéens?
Ce que je propose est la même chose. La façon de travailler est rigoureusement la même. Les exigences sont les mêmes. Ce qui diffère c'est le contexte, la situation et, Vitez l'avait bien exprimé, la question de l'incarnation. On ne sait pas trop bien le définir mais on sent bien qu'il y a quelque chose qui se passe par là. C'est un combat, c'est difficile, ça demande beaucoup de travail. C'est l'affaire de gens qui se destinent à être acteur. Si on est amateur, ou faisant du théâtre au lycée, ce n'est pas une question si importante que ça. On peut rester sur un mode plus épique, si je puis dire, où l'on raconte, où l'on montre, etc. Et cela suffit. Ce que l'on demande aux lycéens c'est de se mettre en travail... Ce qui est très important c'est aussi le côté théorique. Ma façon de travailler mêle la pratique et le théorique tout le temps. Parce que je fonctionne ainsi, parce que cela m'intéresse et parce que j'ai appris comme ça aussi! C'est ce qui a fait la différence entre le cours Florent de mes débuts et quand j'ai commencé à travailler dans le sillage de Vitez et de Mesguich. La différence c'est la culture, tout simplement. Dans le premier cas il n'y avait aucune culture, je n'ai jamais entendu parler de Stanislavski ou de Brecht, ni d'Artaud. Je trouve que ce n'est pas normal. Imaginons un élève qui apprend la peinture aux Beaux-Arts et qui n'entend jamais parler de Matisse de Picasso ou de Kandinski! On dirait : ce n'est pas normal. C'est la même chose. C'est pour ça que quand j'ai commencé à travailler, ça a été mes classes tous ces noms-là, et aussi Lacan, Foucault, Barthes... Je me suis rendu compte que je pouvais travailler avec ça aussi. Que cela m'aidait à travailler, et aussi à m'agrandir, à m'enrichir dans ma vie ... On transmet au fond comme on a appris. J'ai gardé ce goût-là. C'est important de parler non seulement des textes, mais aussi des auteurs, des gens qui ont pensé, écrit le théâtre, et parler d'autre chose que du théâtre : la poésie, la peinture, le cinéma... Je me suis rendu compte que ce que l'on apprenait ce n'était pas ce que l'on vous ingurgitait de force, mais ce qu'on allait chercher. Ce que l'on apprend bien, on l'apprend parce que l'on est mu ou poussé par un désir. Quelque chose qui vous excite ou qui vous appelle. Qui a une valeur pour vous, qui est une découverte. Et pour rencontrer cette chose-là on bouge, on se déplace et on progresse. Progresser, c'est cela : agrandir son territoire. Enseigner c'est agrandir la conscience des gens avec qui je travaille.

Tu viens de parler de l'époque où tu as commencé à travailler et de l'influence que cela a eu sur ton travail même. Pour toi qu'est-ce que cela veut dire de désirer devenir comédien aujourd'hui? Trouves-tu cela plus difficile, à encourager...?
À encourager, certainement! Je ne veux pas décourager des gens qui veulent faire ce qui m'a toujours passionné et me passionne encore! Je n'ai jamais compris l'attitude qui consiste à dire : "moi, j'ai fait cela, mais ne le fais pas!" J'ose penser qu'il y a toujours chez un jeune homme ou une jeune fille qui veut faire du théâtre, comme une nécessité de s'inscrire dans le monde. Individuellement mais aussi socialement. C'est toujours un choix social, c'est désirer être non-conforme. Pas vraiment dans une marge, mais dans une zone d'entre-deux. Je crois que l'on veut être acteur pour ne pas se lever le matin pour aller au travail! Ça à l'air un peu anecdotique mais ça ne l'est pas au fond. Il y a des choix de vie. Aujourd'hui, je pense qu'il y a toujours ces raisons-là. Mais bien sûr le champ social et politique n'est plus du tout le même... Il y a quelque chose de très perturbant sur le cynisme ambiant, sur la chute d'idéal. Quand on disait à Vitez, même à la fin de sa vie, "mais pourquoi faites-vous tout ça?", il répondait avec un sourire : "pour changer le monde". Ça reste le fond de l'art, même si on l'oublie! Transformer le monde, cela vient de Brecht aussi, de Marx. Aujourd'hui, cela paraît en sommeil... alors que c'est plus vrai que jamais! Évidemment un spectacle ne va pas changer le monde... mais oui, quand même. Au moment où on le fait, un grand spectacle, un grand livre, ça transforme le monde, ça le change, ça le bouleverse.

Tu as l'impression que le désir de ces jeunes gens est plus égocentrique?
Je ne sais pas. Avec les gens avec qui je travaille, je sens les mêmes désirs, mais peut-être parce que l'on se reconnaît. Je suis plus alarmé quand j'en vois d'autres dont le champ de vision, les ambitions sont très limités.Mais je n'ai pas envie d'être négatif là-dessus. Je pense que les forces vives, elles existent toujours, elles sont là. Mais, pour dire bêtement les choses, il y a une mollesse. Qui se voit aussi dans les spectacles. Dans les années 70, bon, il y avait quelque chose d'un peu pénible : une forme de narcissisme un peu fatigante. Mais il y avait aussi une puissance de recherche. Il y a une dizaine d'années, il y a eu beaucoup d'espoir avec une nouvelle génération de jeunes metteurs en scène. Des gens très intéressants. Malheureusement, très vite, ils se casent tous. Toute la génération des jeunes loups a viré à l'académisme! Si le fait d'être metteur en scène n'est pas absolument nécessaire, ça devient... un peu ce qu'on voit, on "fait des spectacles"... Mais l'intérêt ne se renouvelle pas vraiment. On rentre dans un consensus. Moi, j'ai un peu tendance à être dans l'art pur!

Tu as toi-même mis en scène quelques spectacles...
Je ne suis pas vraiment metteur en scène!... J'ai mis en scène un spectacle avec des anciens élèves, c'était une continuation du travail que je faisais dans les ateliers. Bon, je les connaissais... Après quand j'ai voulu monter un spectacle où j'ai engagé des acteurs, dont certains étaient connus... là cela a été une catastrophe. Je n'ai pas pu gérer une situation que j'avais mise en place : faire jouer les gens ensemble, gérer un espace, un décor... j'ai démissionné. Je ne suis même pas resté jusqu'à la fin. La mise en scène a été reprise par quelqu'un d'autre. Cela a été une grande tristesse, vraiment... Et une chose extrêmement violente à vivre pour tout le monde. Pour moi et pour les acteurs. Il aurait fallu en face savoir se battre et tenir par-dessus tout à ce à quoi on tient. C'est une chose que j'ai découverte. Il y a une certaine dose de gentillesse qui n'est plus requise quand on fait de la mise en scène. Il faut savoir couper court à la demande d'un acteur. Je le sais bien puisque je suis acteur. C'est normal, un acteur est très exposé, par définition. Et dans une confusion permanente entre des choses qui sont extérieures à lui : ce qu'il crée, ce qu'il invente et des choses internes, de lui-même. Il est la matière vivante qui lui permet de créer. C'est une zone de confusion obligée, d'où des choses qui le dépassent. Des demandes affectives, d'être rassuré... des choses plus ou moins encombrantes et mêmes très encombrantes à gérer. Le metteur en scène, c'est comme un peintre, un architecte, un sculpteur. Il faut poser un cadre extrêmement ferme, un bâti, et il faut s'y tenir sinon, on ne peut pas tout inventer. La liberté vitézienne, elle était bien jolie, mais je pense qu'il savait précisément ce qu'il voulait! Le secret est là : plus on sait ce que l'on veut, plus la marge d'improvisations est possible. Enfin je pense que si vraiment le fait de faire de la mise en scène était si importante que cela, je le saurais ! La mise en scène c'est comme être acteur, il faut le faire si cela est vraiment nécessaire.

Tu parlais de correspondances avec la littérature, la peinture, le cinéma... Qu'est-ce qui te nourrit, dans ton enseignement, dans ton travail et dans ta vie?
Dans le théâtre, une des rencontres les plus marquantes, ça a été Claudel. Que je n'aimais pas pendant longtemps. J'estimais bêtement que c'était un vieux réac catho. Et puis j'ai été à la rencontre de son œuvre et de sa pensée, grâce à un spectacle, TÊTE D'OR. Le choc, la rencontre. Après j'ai continué en lisant ce qu'il avait écrit : des textes théoriques. J'étais abasourdi par la modernité de ses textes. J'avais l'impression qu'il y avait une vision de théâtre qui n'avait jamais été rattrapée et dans laquelle je me retrouve. Si je devais revenir à la mise en scène, une de mes motivations seraient de monter un texte de Claudel, L'ANNONCE FAITE À MARIE ou LA TRILOGIE DES COUFONTAINES, une des œuvres majeures du XXème siècle. Un texte aussi important, pour moi, que LE SOULIER DE SATIN.Mais je parle aussi d'Hitchcock, de la pensée de Deleuze et tous ceux que j'ai découvert par lui... Nietzche, par exemple! Je n'ai pas de formation philosophique, je n'en ai pas fait à l'école. La notion de tragique chez Nietzche, que Deleuze m'a fait découvrir, est une chose incroyablement importante. Bresson, aussi. Je vais tout le temps au cinéma. C'est souvent le cas chez les gens de ma génération. Parfois, je me demande si je n'ai pas fait fausse route, si je n'ai toujours voulu au fond, faire du cinéma... Vitez disait : "Hugo voulait être Shakespeare, il a raté! Mais c'est en ratant Shakespeare qu'il est devenu Hugo"... Toute vie se fait un peu comme cela. C'est en ratant notre idéal que, d'une certaine manière, on s'invente, on se fonde. À tous les stades de ma vie (enfance, adolescence...) le cinéma a toujours eu une place très importante, et encore aujourd'hui. C'est un fond culturel dont je me nourris sans cesse. En littérature, c'est Dostoïevski, Kafka, les grandes sources auxquelles je me réfère tout le temps.

Est-ce que ton expérience au cinéma a changé ta façon d'enseigner?
Le théâtre et le cinéma, c'est à la fois le même métier et pas le même. C'est la même chose mais à l'envers. Au théâtre, ce n'est jamais fini et il faut tout le temps refaire. Même une représentation extraordinaire est à refaire entièrement le lendemain, comme si elle n'avait jamais existé. C'est pénible, éprouvant, déprimant... mais c'est ce qui constitue la beauté du théâtre. Le cinéma, c'est l'inverse : il suffit de le faire une fois et c'est en boîte pour l'éternité! Comme disait Jouvet : "au théâtre, on joue, au cinéma, on a joué!" Côté technique, le théâtre est un art de la projection, le cinéma, de "projection à l'envers". Au théâtre, il faut se lancer, au cinéma, il faut se laisser choir. Un peu comme une vache qui rumine dans un pré, et puis c'est tout! C'est quelque chose de presque végétatif. Il faut "être" et puis voilà... c'est à la caméra de venir vous chercher. Au cinéma, il n'y a pas à prouver que l'on joue.Alors finalement, pour répondre à ta question : pas tant que ça! Parce que c'est tellement dur ce qu'il y a à apprendre au théâtre... c'est vraiment un apprentissage de plusieurs années. Peut-être pas aussi lourd que la musique ou la danse, mais il y a une forme de langage à conquérir. On sait bien qu'au cinéma, on peut prendre quelqu'un dans la rue et le faire tourner le lendemain. C'est absolument impossible au théâtre.Ce qui a changé, c'est que cela m'a permis de pouvoir parler à mes élèves de mes expériences en tant qu'acteur de cinéma. De ce qu'ils rencontreront sur les plateaux, de la psychologie de gens qui travaillent dans ce milieu... et de les aider quand ils ont des castings, leur dire ce qu'il faut, à mon sens, faire ou ne pas faire.Mais je ne base pas mon enseignement sur des recettes, des "savoir se vendre". Il paraît même que je suis anachronique, parce que je suis toujours dans une idée de l'art et de la créativité.

Tu fais des présentations de travaux avec tes élèves?
Je l'ai fait très régulièrement pendant dix ans, parce que je travaillais dans des lieux : au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis pendant quatre ans, et ensuite à la Maison du Théâtre et de la Danse à Épinay, pendant six ans. C'étaient des lieux formidables parce qu'il y avait la possibilité à la fin de faire un vrai spectacle. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Mais finalement ce n'est pas plus mal : toutes les présentations de cours ont lieu au mois de juin, mais les professionnels se ruent tous au Conservatoire. Je fais donc maintenant de manière interne et trimestrielle des présentations en petit comité (vingt ou trente personnes). Depuis que j'ai commencé le cinéma, il y a une dizaine d'années, j'ai rencontré beaucoup de directeurs de castings, de jeunes metteurs en scène... que j'invite régulièrement, et qui viennent. Et je crois que c'est formidable pour mes élèves. Cela leur permet aussi de jouer plus régulièrement devant un public.

Tu as des contacts avec des anciens élèves?
Tu es bien placée pour y répondre!... Il y en a que je ne vois pas pendant dix ou quinze ans et que je retrouve dans le métro après! Il y en a avec qui j'ai continué de travailler. Il y a les gens qui m'invitent pour leurs spectacles... C'est très variable, c'est un peu comme dans la vie. Mais je garde une mémoire assez forte de tous mes élèves. Même si j'ai très peu travaillé avec eux.

Qu'est-ce qui te paraît important de transmettre?
Une passion, déjà. Dans un cours, je ne sais pas ce qu'on apprend au fond... Respirer, parler fort, avoir le sens de la scène, savoir travailler un texte.. tout cela pourrait s'apprendre sur le tas. À la limite, je dirais qu'il n'y a pas besoin de cours pour cela... En revanche, ce que l'on ne retrouvera pas forcément dans la vie professionnelle, c'est un certain cadre moral, qui permet de tenir et de durer. Un cadre moral qui permet aussi de faire des choix. Dans un lointain passé, on faisait son éducation en voyageant, en s'enrichissant. Il y avait l'idée que l'on allait s'inventer comme humain. Que ce n'était pas une chose qui était donnée, que c'était un travail. Et qu'il y avait un temps pour ça. Un temps précieux qu'il ne fallait pas gâcher, qui était le commencement de la vie, les premières années de la jeunesse. C'était un temps formateur pour toute la vie. Pour revenir à notre époque, un grand prof, même au lycée, ça vous accompagne toute votre vie. Dans l'idéal, c'est plus cela que je rechercherais. Si le cours doit servir à quelque chose, c'est à cela. C'est à apprendre, au fond, à travailler.

Que penses-tu alors des ateliers théâtre en direction des enfants?
Je ne l'ai jamais fait mais si on me le proposait je dirais oui, parce que je suis curieux et que j'ai moi-même un enfant... Je ne sais pas si ce serait ma place, mais en tout cas, je l'expérimenterais, c'est certain. La pulsion d'apprendre, on le voit bien quand on a un enfant, c'est quelque chose d'immense et d'irraisonné, qui vient du corps et qui commence dès les premières secondes de la vie. Dès qu'un enfant ouvre les yeux, il scrute, il interroge le monde, il cherche à apprendre. C'est d'ailleurs ça qui est tuant avec un enfant au début, tous les parents le savent! Surtout quand il commence à se déplacer : c'est une exploration ininterrompue, une activité permanente d'apprentissage. Et chez un tout-petit, c'est là que c'est le plus bouleversant. C'est une pulsion en nous et la chose la plus triste qui puisse nous arriver, c'est que cela se tarisse en nous, s'endorme. C'est aussi cela que j'ai envie de transmettre, cette ouverture-là. C'est une des choses les plus vivantes qu'on ait dans l'existence : le désir d'apprendre.


Entretien réalisé par SOPHIE BALAZARD



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